mardi 11 décembre 2012

La crise peut-elle épargner le livre jeunesse ?


Lundi 3 décembre se tenait la journée des professionnels au salon du livre et de la presse jeunesse de Montreuil. J'ai pu notamment assister au débat intitulé "La crise peut-elle épargner le livre jeunesse ?", dont le casting était tout à fait brillant... Ayant pris des notes abondantes, je me permets de les partager avec vous. En vous souhaitant bonne lecture !

La crise peut-elle épargner le livre jeunesse ?

Les intervenants :

Ce qui s'est dit :

Alain Serres : On a observé cette année une baisse en volume significative de 4,5%, légèrement masquée par l’augmentation de la TVA dans la vente du livre. La vente en ligne a augmenté de 8 points, mais la baisse est encore plus significative dans les hypermarchés. Ces signes sont inquiétants, mais on observe + 8,5% en littérature de jeunesse ; le secteur n’a jamais été aussi important.

Pascale Lapierre : Il y a une modification sensible des comportements culturels. Le livre numérique augmente même s’il ne représente pas encore un marché aujourd’hui. La place de l’écran capte de plus en plus de temps, temps qui est moins consacré à la lecture, à tous les niveaux de lecteurs. La courbe ne s’inversera pas mais le livre résiste plutôt bien par rapport à l’assaut de ces nouveaux outils. Beaucoup de gens réfléchissent aux impacts et aux enjeux, sont au courant du phénomène.
Il faut respecter les envies et les achats des gens, mais il ne faudrait pas se retrouver dans la situation de la Grande-Bretagne ou de l’Espagne où la disparition des librairies a entraîné une baisse de la production. Notre meilleur rempart pour avoir la vitrine nécessaire pour accueillir la création reste la loi Lang et les libraires indépendants qu’elle protège.

Alain Serres : Ils permettent à nos livres d’exister.

Pascale Lapierre : Il y a aussi des gens de qualités dans les grandes chaînes, rien n’est simple.

Alain Serres : Les choix des politiques culturelles locales portent leurs fruits. Par exemple, le salon du livre d’Aubagne existe depuis 20 ans. Les enfants qui y venaient autrefois sont aujourd’hui parents et emmènent leurs propres enfants au salon. Mais il y a une hésitation face au prix du livre.

Jean-Pierre Siméon : Dans ce contexte de crise, la culture est-elle nécessaire ? C’est aux poètes qu’il faut poser sérieusement les questions politiques. Que serait un monde dont chaque conscience aurait cet appétit de l’inconnu ? Ce serait une société émancipée. La poésie, c’est l’éthique dont la politique a perdu le sens. Nous souffrons de la domination sans partage du libéralisme économique de marché, où l’humain est subordonné au commercial. Le poète est une objection à ça : pour lui, tout est subordonné à l’humain. Il faut revendiquer la poésie et le geste poétique : manifester l’insolence et la joie comme une objection à ça.
Tout livre est poésie, en tant qu’il provoque une émeute intérieure. Le livre de poésie se vend par capillarité et, contrairement à ce qui se dit, il se vend bien. Un million d’exemplaires ont été vendus d’Alcools d’Apollinaire. Mais il ne se vend pas selon les modes de l’édition commerciale courante, il a développé des réseaux de combat, le livre se transmet par relation, par proximité.
On n’a jamais autant lu de poésie. Les gens viennent lire et écouter des poètes inconnus partout en France, lors des « Printemps des Poètes ». Il faut s’appuyer sur ce processus de capillarité. La poésie fait partie des livres « de rotation lente » : la lenteur doit être notre fierté, elle est scandaleuse, elle dénonce ce qui nous prive d’exister.
Le poème demande de la lenteur pour être lu. Il demande : « arrête-toi et ne me juge pas sur ma carte d’identité ».

Robert Rui : L’imprimerie Clerc a connu une crise en 2012. Elle a été reprise par un industriel, qui ne donnait pas dans le livre mais qui est un amoureux des livres. L’imprimerie va mal en France et en Europe. Les parts de marché baissent au profit d’Internet. Mais le livre jeunesse résiste. La question se pose de l’impression en Asie, mais en France nous avons l’avantage de la réactivité.

Alain Serres : Il doit y a y avoir une nécessaire solidarité. C’est un vrai choix que de travailler en France, tant que faire ce peut. Dans certains cas, ce n’est pas possible car toutes les machines sont parties ailleurs. La situation est identique dans le domaine de la reliure.

Robert Rui : C’est un véritable drame pour les familles de ces petites villes de provinces avec de faibles bassins d’emploi, quand les imprimeries disparaissent. Les qualités des imprimeries françaises sont : la disponibilité des interlocuteurs, la qualité. Mais l’Asie est en train d’accroître sa qualité d’impression. Donc le principal atout des imprimeries françaises reste leur réactivité.

Pascale Lapierre : On aimerait que tous les livres puissent être imprimés en France mais parfois il y a une question de coût. Ce sont toujours des arbitrages très douloureux. Les livres animés ne peuvent plus être imprimés en France car ils nécessitent des manipulations complexes et chères.

Alain Serres : Chez Rue du Monde, nous faisons un autre choix (imprimer en France, de manière écologique, etc.), que nous assumons. Ce sont des choix moteurs, clairs, volontaires, et nous y arrivons. De plus, ces critères sont de plus en plus regardés par les lecteurs lors de l’achat. Les mouvements autour des AMAP ont aussi leur raison d’être dans le domaine du livre.

Pascale Lapierre : Il y a de la place aussi pour ce type d’éditeurs exigeants.

Philippe Meirieu : Le fait de militer pour qu’il y ait encore des livres papiers chez les éditeurs, des librairies qui ne soit pas virtuelles, à proximité, n’est pas une question technique mais d’abord une question politique qui procède des problèmes sur les commerces de proximité, l’artisanat, etc.
Il faut bien sûr rémunérer les acteurs de la chaîne du livre, mais par valeur d’usage et du service rendu, et non par valeur spéculative. Il faut se battre pour la qualité à tous les niveaux. Et pour que les petits acteurs puissent continuer à travailler, il est important pour maintenir la littérature jeunesse de pratiquer :
-          La désidération : les enfants vivent dans la sidération, c'est-à-dire ce qui tétanise et empêche de réfléchir, les écrans, la brièveté, la surenchère des effets visuels. On passe son temps à se regarder soi-même. Il faut entrer dans la réflexion.
-          La décélération : il faut sortir du culte de l’immédiateté. C’est la responsabilité de l’école de prendre le temps de se confronter aux autres et aux œuvres, de tâtonner.
-          La défragmentation : la vision en « cœur de cible » fait qu’on ne regarde même plus le journal de vingt heures ensemble : il y a différentes chaînes pour différents publics. On vit dans des tubes juxtaposés, on ne communique plus. Nous sommes dans une société de tuyaux d’orgues. Le livre (et le livre de jeunesse en particulier) est un outil de transgression. Les grands-parents achètent et lisent avec leurs petits enfants. Ceux-ci veulent que l’on relise, car il ne s’agit plus d’une lecture mécanique et fonctionnelle, mais d’une redécouverte intergénérationnelle de l’ordre du symbolique. Tout le monde s’y retrouve, on n’est pas seul, mais on est dans le dialogue. C’est l’inverse du face à face solitaire avec l’écran, qui est un comportement compulsif et pulsionnel qui empêche de faire société.
Il faut donner les moyens à tous les acteurs de la chaîne du livre de faire leur métier sans en être réduit à être des quêteurs.
Il faut plus de moyens et d’équité pour l’achat de livres dans les écoles. Le livre, c’est l’affaire de ceux qui viennent pour s’intégrer. L’école doit être l’école du livre, elle doit avoir un effet thermostatique, elle a la responsabilité de la rééquilibration pour que le développement de l’enfant se face de manière harmonieuse, pour lutter contre une certaine toxicité psychique (il suffit d’écouter Skyrock le vendredi soir). On doit lire à l’école plus qu’on ne le fait. L’école en France est plus catholique que protestante (il n’y a pas d’accès direct au texte). Il y a beaucoup de progrès à faire. Par exemple, il faudrait baisser les crédits des manuels scolaires pour augmenter les crédits consacrés à l’achat de vrais livres et mettre différents manuels en classe dans les matières où ils sont vraiment nécessaires (comme l’histoire-géographie) pour pouvoir les comparer. La France est très en retard dans la place que le système scolaire donne au livre. Le livre est le lieu privilégié de la rencontre avec l’œuvre.

Alain Serres : Nous sommes tous fondamentalement optimistes, sinon, on ne se battrait pas.

Jean-Pierre Siméon : Dans la question du papier et du numérique, pourquoi l’un remplacerait-il l’autre ? Les comportements sont différents entre le livre et le numérique. On est capables de deux lectures. Le livre durera car il fait appel à un type de comportement concret, physique. La calligraphie n’a pas perdu son sens avec l’imprimerie, la marche à pieds avec la voiture. 90% des livres vont disparaître (les livres informationnels), mais les autres, la poésie, vont rester.

Lucie Placin : Même si les auteurs et les illustrateurs restent rêveurs et demandeurs, ils exercent un métier très difficile. Pour en vivre, il faudrait publier sept livres par an, et cela suffirait à peine. Nous sommes payés en à-valoir, puis il faut dépasser les 5000 exemplaires en ventes. Lorsque c’est le cas, ce que l’on gagne suffit à peine à payer les très fortes cotisations auxquels nous sommes soumis. Au bout d’un an, le livre part au pilon et disparaît. Parfois, on observe dans les salons que ce sont les enfants qui savent prendre le temps de découvrir les livres, bien plus que les adultes.

Pascale Lapierre : Dans la bande dessinée et la jeunesse, on atteint une limite. Il y a 70 000 nouveautés en France, c’est pourquoi on n’arrive pas à faire durer les livres plus de six mois. Pourtant, les enfants grandissent, on ne devrait pas avoir à renouveler constamment les catalogues. Mais il est nécessaire d’écrire et de publier pour vivre.

Alain Serres : Quand les ventes baissent, les éditeurs font plus de livres pour maquiller les chiffres et espérer le gros lot. C’est une course effrénée à la surproduction. Plutôt qu’en faire plus, on devrait mieux partager, pour que plus d’enfants aient des livres à la maison. Combattre pour le partage de la culture est décisif pour le milieu culturel.

Jean-Pierre Siméon : Le Printemps des poètes est une association avec de petits moyens. Elle est financée par les ministères de l’éducation et de la culture. Les subsides de l’éducation ont baissé de 2/3 entre 2002 et 2012 tandis que ceux du CNL restaient stables. Récemment, le nouveau ministre a prévu d’une réduction drastique des subventions. Si rien n’est fait, la disparition de la manifestation et du centre de ressources permanent qu’elle représente est prévue pour mai – juin 2013. Une pétition a été mise en place pour soutenir le Printemps des poètes.

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